- Pourquoi ? Mais parce que c'est le plus beau métier du monde.
- Le plus vieux, tu veux dire ?
- Sûrement aussi, j'étais pas là pour vérifier. Mais le plus beau, j'en doute pas. Imagine-toi, payée à être aimée. Et à aimer.
- Etre payée, surtout. Me dis pas que tu te fous du fric !
- Je ne le dis pas. J'aime le fric, je suis payée à exercer une activité : c'est ce qu'on appelle un métier. Et comme chaque travailleur, je veux être rémunérée pour ça, et le mieux
possible.
- Admettons... Mais l'amour ? Tu m'aimes, toi ? Et moi, tu penses que je t'aime ?
- Oui je t'aime et...
- Hein ?
- Oui, mais je suis pas amoureuse de toi. T'es pas l'homme de ma vie, t'es juste un homme que j'aime parmi tant d'autres.
- N'importe quoi ! Si c'est ça ta conception de l'amour, ok… Et quand bien même, qui te dit que ça me plairait que tu en aimes d'autres ?
- Tu te moques de ça. Tant que t'as l'impression que les autres hommes ne te piquent pas ta part, tu es aimé et c'est tout ce qui t'importe.
- N'importe quoi ! C'est impossible d'aimer se faire insulter et violenter, tu ne peux pas aimer n'être qu'un objet !
- Je ne suis que ton objet, à toi ?
- Non, mais moi c'est pas pareil. Moi je suis un mec sympa.
- Et quand tu arrives, que tu baisses ton froc et que tu me colles ton sexe sous
le nez en me gueulant "suce-moi", t'es un mec sympa qui ne me prend pas pour son objet ? Tu me paies pour ne pas être ta femme, pour ne pas me donner d'amour, pour que je te rende un
service. Pour obtenir ce genre de service de ta femme, tu es obligé d'être attentionné, patient et amoureux. En me payant, tu te payes la possibilité de t'exonérer de tout ça. Moi je fais
mon métier et je m'exécute, tu me demandes de te sucer et je te suce. Tu me demandes de te fouetter, je te fouette. Ce n'est pas une femme que tu te paies, c'est une liberté.
- Voilà, on est d'accord ! Tu ne m'aimes pas et je ne t'aime pas, nous sommes juste dans une relation classique client/fournisseur.
- Oui, c'est vrai les trente premières secondes. Voire les cinq premières minutes, dans les grands jours. Mais une fois que tu as lâché ton plaisir, une fois que tu as déchargé ta haine
et que tu t'es vengé de ta femme et de ce que tu estimes être sa frigidité, alors là je suis payée à t'aimer. A te considérer en tant qu'homme, à te flatter, t'écouter, te considérer et
te comprendre.
- Et les roumaines qu'on colle sur le trottoir et qu'on asservit à coups de piquouzes, et les étudiantes obligées de louer leur corps pour payer leurs études, elles sont amoureuses ?
Tu vas me dire qu'elles font ça par plaisir et pour la gloire ?
- Non. Elles font le plus beau métier du monde, mais elles ne l'ont pas choisi. Tu prends n'importe quel pékin et tu le fous Président de la République, ben je crois pas qu'il aura le
même plaisir à y être que ceux qui nous gouvernent. Surtout aux Etats-Unis et surtout en 63.
- N'importe quoi ! C'est pas comparable ! Et tu vas pas me dire que tu aimes entendre des hommes pleurnicher parce que leur femme a toujours la migraine ou qu'elle refuse la
sodomie.
- J'adore ça. C'est dans ces moments là que vous me donnez le plus de plaisir. Quand vous êtes à poil et que vous vous mettez à nu. Quand vous me donnez votre cœur plutôt que votre queue.
Et dans ces moments là, vous m'aimez. Tu m'aimes quand tu viens de me souiller, de me traiter comme une chienne mais qu'après ça, au lieu de te foutre dehors ou de te tirer la tronche, je
te souris et t'écoute te confesser, quasiment sur le ton du pardon. Et alors je sais qu'après tu me feras l'amour en pensant à moi, que tu prendras du plaisir à m'en donner plutôt qu'à
m'humilier. Et moi je me nourris de vos faiblesses, je récupère tout cet amour que vous refusez de donner à vos femmes. Je suis un exutoire, un vide-poche, le cendrier dans lequel vous
écrasez le mégot incandescent de vos sentiments amoureux. Et quand vous en avez marre de l'odeur du tabac froid, vous rentrez chez vous en vous promettant d'arrêter de fumer. Et moi,
nicotinée jusqu'aux os, je me roule une clope avec tout le tabac de vos mégots et me fume la cigarette d'après l'amour, la meilleure.
Cet amour là, que vous me donnez, est pur. C'est pas du coupé, c'est du naturel. C'est pas de cet amour calculé que vous proposez à vos femmes, suffisamment dosé pour qu'elles continuent
à laver vos chaussettes et à accepter vos saillies purgatives. Cet amour que vous me donnez, il est si spontané, si condensé et naturel que vous ne le sentez même pas. Il vous échappe,
vous ne le contrôlez pas. Et ça fait bien votre affaire...
Dans cette relation, les rôles de maître et d'esclave ne sont pas aussi clairement définis que vous ne le pensez. Et la honte qui peut vous habiter lorsque vous pensez à ce que vous nous
faites subir, cette honte que vous balayez toujours d'un revers de prétexte en brandissant l'argument du dédommagement pécuniaire, cette honte là vous empêchera à jamais de considérer
qu'en tant que femme, je fais le plus beau métier du monde.
- Je t'aime
- N'importe quoi...
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